J’ai emporté son sourire…

A Djerba la Douce, en 2004, je pars en vacances avec des amis. Nous prenons du bon temps, on devient dorés comme des brugnons, les « gazous » draguent les « gazelles », la vie est belle, nous n’avons que l’embarras du choix entre plages, excursions et visites… nous nous vidons la tête des soucis, de la vie quotidienne, de la France. C’est la détente et l’insouciance, on nage, on rigole, on court.. on a envie de croire que la vie est belle et on y arrive ! nous marchons beaucoup et j’aime me fondre dans la foule, parler avec les gens du pays, écouter les mots que je ne comprends pas,  voir toutes ces couleurs, happer par-ci par-là les parfums des épices,  boire un bon thé à la menthe avec mes potes, à l’ombre d’une jolie terrasse, parler de tout et de rien. Je me sens bien et je réalise à quel point j’ai de la chance. Cette petite semaine de vacances va me faire un bien fou, j’en suis sûre mais j’étais loin d’imaginer à quel point !

Par une belle journée de soleil, nous décidons d’aller nous balader au gré de nos envies, Nous savons que rien n’est anodin, et nous irons là où le vent nous mènera. Nous passons devant un centre spécialisé pour enfants qui nous semble bien modeste et nous décidons d’aller faire un don. Le directeur nous reçoit, il tient absolument à nous faire visiter l’établissement qui est plus que sobre et qui manque visiblement d’équipements adaptés. Il nous entraine fièrement vers une salle de classe où un professeur spécialisé essaie d’aider les enfants. J’écoute son discours mais très vite je lâche prise car un petit garçon d’une dizaine d’années assis sagement à son bureau devant moi attire de suite mon attention.

Nous nous « regardons » pourtant son regard est presque vide. Je me sens mal à l’aise. il ne détourne pas la tête un seul instant et je ne comprends pas ce qu’il essaie de dire avec ses yeux. Son visage quasi inexpressif se veut de plus en plus insistant, et moi je reste bêtement plantée là, à le regarder en me posant plein de questions.

Soudain, il s’agite, et dans un grand geste désordonné il lance maladroitement sa main par dessus son bureau, la paume ouverte et il attend.
Je ne comprends pas pourquoi sa main est là pendue dans le vide, à quelques centimètres de moi, je ne sais pas quoi faire, ni quoi dire, mais il est figé, il garde obstinément sa main comme ça et moi je suis toujours plantée là…

Tout d’un coup, j’ai une pulsion et je lui prends doucement la main et là, le choc ! son visage inexpressif prend vie, il me sourit ! mais je veux dire : il me sourit vraiment, du plus profond de son âme.  Tout son visage s’illumine, ses yeux deviennent joyeux. Il paraît véritablement content car il se met à rire et il semble heureux. Une joie authentique émane de ce petit garçon qui me remplit le coeur d’une forte émotion. Je réalise soudain que je reçois plein d’amour. Je ne saurais pas comment l’expliquer, mais c’est très fort ! je ne m’y attendais pas, et  je suis tellement bouleversée que je me prends aussi une bonne paire de baffes émotionnelles ! J’ai besoin de quelques instants pour entrer en acceptation de toute cette émotion, puis à mon tour je suis enfin capable de lui sourire et son regard heureux me transperce le coeur. Je tremble un peu, j’hésite entre les larmes et la joie, je suis complètement désemparée. Puis il faut se dire au revoir, je marche à reculons et lui fais des signes en partant. Jusqu’au dernier moment, il ne me lâchera pas des yeux.

Lorsque j’ai quitté l’établissement j’ai emporté son sourire. Puis j’ai eu honte ! moi l’étrangère, moi la bien portante, moi qui n’ai pas tendu la main la première…

Photo : Philippe C.

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